Avec le gouvernement du Québec qui s’apprête à revoir en profondeur son régime forestier, nous avons jugé opportun de dresser un portrait des modes de gestion des forêts publiques, soit par l’utilisation de l’approche de gestion des contrats répartis à plusieurs fournisseurs (CRPF), les appels d’offres, le système d’enchères et les contrats de gré à gré (système 1), ainsi qu’un portrait de l’approche de gestion des terres publiques intramunicipales (système 2). Pour ce faire, nous nous sommes entretenus avec PIERRE-LUC DESJARDINS, directeur général du Groupement forestier coopératif Baie-des-Chaleurs, qui doit s’adapter à ces deux approches au quotidien.
SYSTÈME 1 : CONTRATS ET MÉCANISMES MIS EN PLACE PAR LE GOUVERNEMENT
Pour 2024-2025, 22 % des revenus du groupement de Baie-des-Chaleurs ont été générés par ses contrats en terres publiques pour Rexforêt, un organisme qui assure la mise en œuvre des programmes gouvernementaux d’aménagement forestier. Ces contrats aident surtout au placement de main d’œuvre et à déployer une stratégie financière ayant un impact positif pour les propriétaires. Bien que ces activités soient appréciées par le groupement, elles s’éloignent du cœur de métier lié à l’aménagement forestier. Pour obtenir ces contrats, il est nécessaire de savoir lire les tendances du marché, d’user de stratégie et de jouer avec les prix. Comme le plus bas soumissionnaire l’emporte, il n’y a pas d’enjeu de qualité d’exécution. Il est nécessaire d’arriver au plus bas coût sans impacter la main d’œuvre et de réaliser des travaux à perte, ce qui est loin d’être évident. Les règles du jeu sont difficiles à suivre et à saisir, et très peu fiables. Elles n’offrent d’ailleurs aucune prévisibilité.
À ce titre, M. Desjardins donne un exemple très éloquent : lorsque son groupement a obtenu les premiers résultats du recalcul du ministère des Ressources naturelles et des Forêts avant les Fêtes, il a constaté qu’il triplait son nombre de CRPF. Son équipe s’est donc préparée : elle a acheté de la machinerie et a engagé des contremaîtres, des techniciens forestiers et des travailleurs sylvicoles supplémentaires pour être prête à répondre aux demandes. Tout ça pour apprendre, le mois dernier, que tous les CRPF sont reportés d’un an. « On a fait des sacrifices en soumissionnant plus bas dans l’objectif d’avoir un recalcul positif. C’était notre stratégie. On s’est fait avoir et on va perdre énormément d’argent, des centaines de milliers de dollars. En termes de prévisibilité, c’est atroce. Et personne ne semble trouver ça grave », déplore-t-il. Qui plus est, les résultats des appels d’offres sont tout de même transposés dans les taux des contrats. M. Desjardins dénonce ce non-sens : « Nos chiffres ne peuvent pas être utilisés, ils ne reflètent pas la réalité puisque l’on a soumissionné plus bas pour obtenir les CRPF. Ces taux-là ne peuvent pas être reportés. C’est un système qui est fait pour baisser les coûts, et ce n’est pas sain du tout pour la foresterie ». Selon lui, plusieurs personnes ont déjà abandonné le domaine pour cette raison. Dans ce contexte d’imprévisibilité, le recrutement des cadres supérieurs au niveau des groupements est de plus en plus difficile, personne ne veut avoir à subir cette incertitude. « La semaine passée, on ne pouvait pas dire aux travailleurs où on s’en va. Nos secteurs n’avaient pas été définis et les appels d’offre n’étaient pas sortis », ajoute M. Desjardins, qui dit tenter de trouver des solutions pour conserver toute son équipe.

Un CRPF est difficile à gérer. Étant donné la lourdeur administrative qui l’entoure et le grand nombre d’intervenants impliqués, il y a peu de place à l’adaptabilité des actions. L’inventaire se fait sur une année, et les travaux l’année suivante; des délais qui ont un impact majeur sur les forêts. S’il est un point positif, les CRPF ont au moins permis au groupement de Baie-des-Chaleurs d’augmenter sa part de marché en forêt publique. Ce volume supplémentaire vise à aider les propriétaires à obtenir des services de qualité.
SYSTÈME 2 : DÉLÉGATION DE GESTION
À l’opposé, il y a la gestion des lots intramunicipaux, qui offre toute la prévisibilité et la liberté d’action voulues. La MRC établie une entente de délégation avec le groupement, qui gère ensuite absolument tout. Les groupements sont bien souvent les mieux placés pour prendre en main cette gestion puisque les terres intramunicipales sont parfois enclavées dans les lots de leurs membres, et qu’il s’agit d’une gestion semblable à celle des lots privés. Ce type d’entente plus fermé, avec des taux décrétés, est intéressant pour le gouvernement puisque la stratégie sylivcole s’autofinance avec la valeur du bois récolté. Comme les lots visés sont plus près des villages, ça représente moins de gaz à effet de serre et un meilleur potentiel pour la sylviculture intensive. C’est également plus pratique pour les travailleurs et pour les clients qui achètent le bois, qui sont les mêmes d’année en année. Comme ils savent que les volumes entrent de façon similaire à chaque année, ils obtiennent une bonne prévisibilité.
Tout ceci permet de bâtir une stratégie sylvicole et de se projeter dans le futur. Pour cette année, le groupement de Baie-des-Chaleurs savait déjà ce qu’il y aurait à faire depuis 3 ou 4 ans. « C’est important d’être en mesure d’intervenir rapidement au niveau des jeunes forêts. Le moment d’intervention dans les premiers 10 ans est névralgique », précise Pierre-Luc Desjardins. Les prescriptions peuvent être faites selon les besoins des peuplements et les travaux sont faits dans la même année. Les travailleurs ont plus de satisfaction à travailler de cette façon, qui représente selon eux la vraie foresterie. Au fil des ans, ces derniers développent un attachement au territoire, et également une fierté en constatant l’effet positif de leur travail.
Plus le groupement a de liberté d’action, plus il peut être performant et respecter ses stratégies d’aménagement, voire même aller au-delà et réaliser des travaux sylvicoles axés sur la qualité plutôt que sur la quantité. À long terme, il constate que les lots intramunicipaux ont un potentiel beaucoup plus intéressant que la forêt publique en termes de rendement et de qualité des peuplements. Pouvoir intervenir au meilleur moment dans la vie d’un peuplement a un impact direct sur le rendement. M. Desjardins le constate : « Entre les travaux qu’on fait pour les CRPF et les travaux sur les lots intra, nos plantations sont beaucoup plus vigoureuses sur les lots intra. Plus de cimes vertes, une meilleure croissance… Ça ne se compare pas. »
En terminant, M. Desjardins rappelle que la forêt ne génère pas que des billots. Il aimerait que les gestionnaires de territoires pensent à tous les revenus qui peuvent être générés par la forêt, que ce soit par les activités récréotouristique, les crédits carbone ou les droits d’accès pour la chasse et la pêche, par exemple, qui permettraient de financer les chemins. Présentement, plusieurs chemins en forêt publique ne sont pas entretenus et, dans certains cas, ont des impacts sur la sédimentation des cours d’eau. « Quand tu as une appartenance à un territoire, ça devient intéressant d’investir sur le réseau routier. En forêt publique, comme il n’y a pas de rattachement territorial, personne ne prend la responsabilité des chemins et personne ne veut investir dedans. »
Signé Mélinda Morissette, spécialiste design et communications pour Groupements forestiers Québec
Source : LE MONDE FORESTIER, mai-juin 2026
