Incendies, sécheresses, recrudescence des insectes ravageurs et des maladies, l’énumération des catastrophes annoncées en lien avec les changements climatiques a de quoi faire peur. Déprimant, le congrès de Groupements forestiers Québec (GFQ) qui a eu lieu du 13 au 15 septembre à la Station Duchesnay et qui traitait de cette question? Au contraire, l’événement était porteur d’espoir, puisque non seulement les solutions existent, mais elles sont de plus en plus mises de l’avant!
Telle était clairement l’orientation retenue par ÉVELYNE THIFFAULT, professeure au département de Foresterie, de Géographie et de Géomatique de l’Université Laval, venue présenter en début de journée le lundi matin 14 septembre, l’état des connaissances scientifiques au sujet des changements climatiques.
Tous ont encore en mémoire les incendies de 2023 qui ont ravagé plus de 4,5 millions d’hectares de forêt. Fait peu rassurant, l’ancienne directrice scientifique de la Forêt Montmorency a indiqué que les études montrent que des feux de forêt de cette ampleur avaient deux fois plus de chances de se reproduire qu’auparavant, précisément en raison des changements climatiques.
Face à de tels risques, faudrait-il cesser demain matin toute activité forestière et laisser la nature faire? À court terme, choisir une telle avenue aurait certes des effets bénéfiques si on pense à la captation de carbone des arbres qui ne seraient pas récoltés. À long terme, toutefois, le scénario est tout autre puisque comme l’a souligné Mme Thiffault, « les espèces d’arbres actuelles ne sont peut-être pas bien adaptées ou assez diversifiées pour affronter les rigueurs et incertitudes climatiques futures. »

Alice Lopez, du Fonds d’action québécois pour le développement durable, a parlé du Fonds Écoleader, qui permet de financer jusqu’à 80 % des honoraires professionnels pour des projets qui ont un impact positif sur la biodiversité.
La planche de salut passe donc plutôt par une révision de nos pratiques sylvicoles pour faire de la place à des espèces mieux adaptées aux nouvelles conditions climatiques. Mme Thiffault a notamment évoqué l’intérêt des plantations mixtes qui, comme les études l’ont démontré, permettent de séquestrer plus de carbone. « Les peuplements mixtes sont aussi bons pour la résilience de nos forêts. Selon les perturbations qui pourront survenir, certaines espèces résisteront mieux, par exemple, aux sécheresses, ce qui compensera pour les autres espèces plus affectées. »
De même, la professeure tend à préférer les coupes partielles aux coupes totales. « La séquestration de carbone est meilleure, tout comme l’acceptabilité sociale. Les forêts qui ont fait l’objet d’une coupe partielle ont aussi tendance à favoriser une diversité d’espèces, ce qui fait que les peuplements sont plus résilients, plus résistants à des épisodes de sécheresse, de même qu’à différentes maladies et insectes », a-t-elle souligné.
IMPACT FINANCIER
Quelle sera l’impact des changements climatiques sur la valeur des terres à bois? Pour répondre à cette question, GFQ a invité à titre de conférencier JEAN-MICHEL CHAMPAGNE, directeur de projets changements climatiques chez Stantec, l’une des plus grandes firmes de génie conseil au Canada.
D’entrée de jeu, celui-ci a prévenu qu’il ne fallait pas se leurrer. Malgré les Donald Trump de ce monde qui nient les changements climatiques, le monde de la finance et, en particulier, celui des assurances, sait que ceux-ci sont déjà une réalité et que les coûts sont appelés à être très importants.

Selon Jean-Michel Champagne, de la firme Stantec, dans un horizon de cinq à dix ans, il faut s’attendre à ce que les propriétaires puissent tirer une rétribution pour les services écosystémiques de leurs boisés.
Et les propriétaires de boisés, là-dedans ? À cet égard, M. Champagne a signalé comment la valeur des lots forestiers se maintenait à des niveaux élevés à tel point que celle-ci n’avait pas de commune mesure avec les quelques revenus le plus souvent liés aux ventes de bois ponctuelles. C’est ce qui l’a amené à dire que les propriétaires accordaient une valeur émotionnelle très importante à leurs boisés, de sorte qu’ils ne sont plus rationnels.
« Les propriétaires de terres à bois vont être touchés comme tout le monde par les perturbations qui s’en viennent. Mais, cette valeur émotionnelle que vous accordez à vos boisés, c’est quelque chose de fort qui fait que vous allez vous battre bec et ongles et que vous allez traverser la crise », a-t-il lancé.
Plutôt que d’être une menace, M. Champagne est d’avis que les changements climatiques vont constituer une opportunité. « Le modèle financier de production classique basé sur des récoltes ponctuelles de bois ne pourra pas être suffisant pour surmonter le stress financier qui s’en vient avec les changements climatiques. Dans ce contexte, les propriétaires de boisés et les groupements forestiers ont tout avantage à repenser leur modèle d’affaires pour voir comment ils peuvent développer des produits forestiers non ligneux et des services écosystémiques. Selon moi, c’est vers ça qu’on s’en va dans un horizon de cinq à dix ans. »
Et d’ajouter que dans les années à venir, la pression se fera de plus en plus grande sur les gouvernements pour passer à l’action de sorte que la rétribution des services écosystémiques rendus par les terres à bois est appelée à devenir de plus en plus une réalité.
SERVITUDES FORESTIÈRES
Les propos de M. Champagne recoupaient ceux de CYNTHIA PATRY, chargée de projets chez Conservation de la nature Canada (CNC). Au cours des dernières années, le journal a parlé à plusieurs reprises de l’implication des groupements forestiers au sein de l’initiative des corridors écologiques, ces milieux permettant à un grand nombre d’espèces animales et floristiques de se déplacer sur le territoire de manière à pouvoir combler leurs besoins.
Mme Patry a parlé, notamment, des maitres d’œuvre des corridors écologique qui se mettent en place dans l’ensemble des régions du Québec. Elle a aussi évoqué les servitudes forestières comme étant de plus en plus une option à envisager pour les propriétaires forestiers. « Une servitude constitue un engagement à perpétuité à l’effet qu’un site ne fera pas l’objet d’un développement énergétique ou domiciliaire. Toutefois, elle permet le maintien de certaines activités acéricoles ou de récolte forestière, tout en permettant de percevoir une rétribution pour les services écosystémiques rendus », a-t-elle fait valoir.
D’ici 2030, le gouvernement du Québec s’est engagé à ce que 30 % du territoire de la province soit composé d’aires protégées. Pour atteindre cet objectif très ambitieux, Mme Patry a indiqué que des démarches sont en cours auprès du gouvernement pour que les servitudes forestières soient comprises dans ce calcul.
Autre conférencière, MARINE DUPERAT, coordonnatrice au CERFO est venue présenter rien de moins que la première carte de vulnérabilité des forêts privées du Québec face aux changements climatiques. Fruit d’une collaboration entre GFQ, le CERFO et la firme Habitat, cette carte est conçue pour être accessible à partir du logiciel GFQ Géo.
Mme Duperat a pris l’exemple d’une terre à bois située au sud de Rivière-du-Loup et sur laquelle on retrouvait différentes espèces : sapin baumier, peuplier faux tremble, tuya, épinette de Norvège et épinette noire. En quelques clics, cette carte permet d’apprendre que les selon les projections de modifications de température, le site est peu vulnérable face aux changements climatiques. Par contre, il s’avère exposé aux risque de sécheresse, de même qu’aux menaces biotiques, dont la tordeuse de bourgeons de l’épinette et la livrée des forêts.
Signé Dany Rousseau, directeur des communications pour Groupements forestiers Québec
Source : LE MONDE FORESTIER, septembre 2026
