Qu’il s’agisse d’espèces envahissantes, d’insectes ravageurs, d’habitats fragmentés, ou plus largement des effets des changements climatiques, de nombreux phénomènes se conjuguent actuellement pour exercer des pressions jamais vus sur nos milieux naturels. Dans ce contexte, comment agir efficacement pour préserver la santé et la biodiversité de nos forêts ?
C’est précisément pour répondre à cette importante question que pas moins de 250 acteurs du secteurs forestiers, incluant des biologistes, des chercheurs, des ingénieurs forestiers, des propriétaires de boisés, de même que des représentants des milieux municipaux et environnementaux, ont répondu à l’Invitation de la Fondation de la faune du Québec (FFQ) et de l’Ordre des ingénieurs forestiers du Québec (OIFQ) de participer, les 22 et 23 janvier, à l’hôtel Concorde de Québec au Colloque hybride : actions concertées pour maintenir la biodiversité. L’événement s’annonçait d’autant plus prometteur que déjà en 2024, un premier colloque organisé par la FFQ et l’OIFQ avait permis d’ouvrir un dialogue franc, scientifique et orienté vers l’action pour la préservation de la biodiversité.
D’entrée de jeu, CHRISTIAN MESSIER, professeur d’écologie forestière, titulaire d’une chaire sur la résilience des forêts aux changements mondiaux et cofondateur d’Habitat, a mis la table avec une conférence sur la stratégie sylvicole à privilégier dans les prochaines années.
Selon le chercheur qui s’est fait connaître, notamment, par ses travaux en écologie forestière sur la triade, le maintien de la biodiversité de nos forêts est rien de moins que « notre meilleure police d’assurance pour faire face aux changements climatiques. »
Les feux de forêt sont une importante source d’inquiétude ? Une bonne façon d’y faire face serait de laisser de côté la plantation de monocultures de résineux pour faire de la place à une diversité d’arbres à feuilles. « Si on augmente présence des feuillus dans nos forêts de 1 à 2 % par année, on peut annuler l’effet des changements climatiques en ce qui a trait l’augmentation des risques des feux de forêt », a affirmé M. Messier.
Les milieux naturels ne sont toutefois pas menacés que par les feux, il y a aussi les sécheresses, insectes ravageurs, espèces exotiques envahissantes et autres. Pour un maximum d’impact, le chercheur privilégie une stratégie sylvicole alliant les concepts de diversité fonctionnelle, impliquant de favoriser la croissance d’un grand nombre d’espèces d’arbres aux particularités et fonctions différentes et complémentaires, et de connectivité fonctionnelle. Ainsi, en intervenant avec des traitements sylvicoles diversifiés sur des sites ciblés ou se fait l’interconnexion entre les couverts forestiers, on permettrait aux milieux naturels de se remettre de l’ensemble des perturbations pouvant les affecter, quelles attribuables à des coupes ou à la nature.
100 euros par hectare de forêt privée
Lors de sa présentation, M. Messier a aussi évoqué des bonnes pratiques ailleurs dans le monde. Cela a permis d’apprendre qu’en Allemagne, une mesure permet aux propriétaires qui aménagement bien leur forêt de toucher annuellement100 euros par hectare. « Cela se veut une reconnaissance des services rendus par ces forêts à la collectivité », a-t-il expliqué, ajoutant qu’une telle mesure serait à son avis très à propos au Québec. Après vérification auprès d’un représentant du ministère des Ressources naturelles et des Forêts croisé lors du colloque, celui-ci a toutefois tenu à rappeler qu’il existe déjà au Québec le programme de remboursement de taxes dont peuvent bénéficier les propriétaires de boisés.
Le directeur général de Groupements forestiers Québec (GFQ), VINCENT GARNEAU, et le directeur environnement forestier au CERFO, SAMUEL ROYER-TARDIF, ont parlé du projet réalisé à l’initiative de Terra-Bois dans la MRC d’Argenteuil en vue de cartographier les risques de déclin des peuplements forestiers liés à la sécheresse provoquée par les changements climatiques. En fonction des risques identifiés, des décisions éclairées pourront être prises quant espèces d’arbres à privilégier dans les traitements sylvicoles à venir. Des résultats plus détaillés des travaux en cours seront présentés lors du congrès de GFQ qui aura lieu, à Duchesnay, du 7 au 9 septembre.
Ne jetez pas vos vers en forêt !
Généralement, la présence des vers de terre est synonyme de sols en santé, particulièrement en milieu agricole. Est-ce aussi vrai en forêt ? JÉRÔME LAGANIÈRE, chercheur scientifique au Centre de foresterie des Laurentides, est venu expliquer que la présence de plus en plus grande des vers en forêt ne constitue pas une bonne nouvelle. C’est que les vers s’alimentent en humus et en litière organique, ce qui a pour effet de libérer d’importantes quantités de carbone qui y stockées. De plus, leurs mouvements répétés dans la partie minérale du sol ont pour effet de perturber les communautés microbienne et végétale naturellement présentes dans le sol.
Sauf en quelques endroits, notamment près de l’île de Vancouver en Colombie-Britannique, les vers de terre sont une espèce exotique dans nos forêts. Cela date de la période des grandes glaciations qui recouvrait la majorité du territoire. Or, des études tendent à montrer que les vers sont de plus en plus présents en forêt boréale. Il s’agit d’un phénomène qui serait en grande partie attribuable aux pêcheurs qui jettent leurs appâts une fois leur expédition terminée. Il importe donc de sensibiliser les pêcheurs à l’importance de ne pas jeter leurs appâts en forêt, mais plutôt de les mettre aux rebuts ou encore de les rapporter è la maison pour s’en servir une autre fois.
Selon le professeur réputé Christian Messier, la biodiversité est rien de moins que « notre meilleure police d’assurance pour faire face aux changements climatiques. »
Grive de Bicknell
PAFB
Le financement offert par la Fondation de la faune du Québec pour le soutien à la réalisation de plans d’aménagement forestier bonifiés (PAFB) en forêt privée a fait l’objet d’une présentation par RAPHAËL DUBÉ,gestionnaire principal, aménagement et restauration à la FFQ. « Notre programme vise avant tout à maintenir la vocation forestière des territoires. Il est orienté sur les besoins de la faune et de la clientèle forestière. Basé sur une approche volontaire, il aborde les menaces à la biodiversité. Dans les prochains mois, on compte encore élargir la mission de ce programme. Restez à l’affût, on aura bientôt de bonnes nouvelles à annoncer », a-t-il lancé.
GABRIELLE PRÉFONTAINE-DASTOUS, biologiste et coordonnatrice de projets multiressources, à l’Agence de mise en valeur des forêts privées des Appalaches, a renchéri en parlant des défis relevés par son organisation pour faire en sorte que les PAFB contribuent à la prévention de certaines espèces menacées en prenant en compte leurs besoins.
C’est le cas, notamment, de la grive de Bicknell, un petit oiseau de la famille du merle que l’on retrouve en Chaudière-Appalaches et qui a le statut d’espèce menacée. Cet oiseau est réputé pour aimer les forêts denses en altitude. La prise en compte de ses besoins pourrait donc impliquer de mettre un frein sur les travaux d’éclaircie. « Par contre, si on s’aperçoit qu’une forêt ne compte pas de peuplements pour cette espèce, on pourra penser faire une coupe totale pour obtenir une regénération plus dense. Si le propriétaire est enclin à cette mesure, on pourra ensuite laisser la regénération naturelle pousser surtout dans les sections de sa forêt située en altitude », a expliqué Mme Préfontaine-Dastous.
Solifor
Le président directeur général de la société de gestion d’actifs forestiers Solifor, ANDRÉ GRAVEL, a présenté les actions de son organisation en vue de favoriser la préservation de la biodiversité. Filiale du Fonds de solidarité FTQ, Solifor gère un actif de plus de 205 000 hectares de forêt dans six régions du Québec.
En collaboration avec Habitat, la société a entrepris un projet fort intéressant financé par la FFQ dans la Seigneurie Nicolas Riou qu’elle possède près de Rimouski. Il s’agit du développement d’un tableau de bord de la biodiversité de cette forêt et permettant de mesurer cinq indicateurs : diversité fonctionnelle des peuplements, vulnérabilité aux menaces, habitats de qualité, connectivité faunique et diversité structurelle (taille des arbres).
« En une page, ce tableau de bord va aider nos gestionnaires à voir comment la forêt évolue et comment passer à l’action si on a des enjeux par rapport à l’un de nos indicateurs. Notre objectif est de voir comment les indicateurs évoluent avec le temps et à une porter une grande attention. Si on voit que certains indicateurs se dégradent, on pourra intervenir pour assurer le maintien de la biodiversité à log terme », a fait valoir M. Gravel.
CERFO
EMMANUELLE BOULFROY, directrice du bureau de la formation et directrice adjointe environnement forestier au CERFO a effectué une présentation sur le carbone en forêt, où comment monétiser cette ressource.
Généralement, les différents programmes existants sont admissibles pour des projets permettant de stocker davantage de carbone que ce qu’une gestion dite « normale » d’une forêt permettrait d’obtenir. Les projets admissibles peuvent donc comprendre l’interruption des interventions humaines par la mise en conservation, l’aménagement forestier amélioré par l’allongement des cycles de récolte, la réduction de la végétation concurrente, de même que la réduction des espèces forestières à courte durée de vie, ou encore le boisement d’une terre non forestière, le plus souvent laissée en friche.
Également du CERFO, pour sa part en tant que coordonnateur au développement des affaires et responsable de programme aménagement faunique, MAXIME BROUSSEAU a mis en lumière différentes technologies pouvant être mises au service de la biodiversité.
Il a, notamment, parlé d’un projet réalisé au Saguenay pour développer un outil d’aide à la gestion des plans d’eau fonctionnant à l’aide d’un drone et d’une cartographie assistée par ordinateur. Il est ainsi possible d’identifier les substrats des cours d’eau et les endroits où les ombles de fontaine tendent à se regrouper. En fonction de cette cartographie, les bonnes décisions pourront être prises pour assurer le maintien de la bonne santé du plan d’eau et des poissons. « Cet outil n’empêche pas qu’il faut encore faire quelques interventions sur le terrain, mais celles-ci sont optimisées », a expliqué M. Brousseau.
En Estrie, des drones sont aussi utilisé pour prévenir la propagation du nerprun. En automne, cet arbuste exotique envahissant conserve ses feuilles plus longtemps que les autres espèces. L’utilisation du drone permet donc de le repérer et d’intervenir en conséquence.
« On se revoit pour une troisième édition ?», a interrogé en conclusion l’animatrice de l’événement, MARYSE LE LAN, également coordonnatrice de la planification opérationnelle de la Mauricie au ministère des Ressources naturelles et des Forêts et membre du conseil d’administration de l’OIFQ. Comme les participants ont unanimement répondu oui, on peut donc espérer la tenue d’un autre colloque hybride en 2028, d’autant plus que d’ici là, les enjeux liés à la biodiversité ne devraient pas manquer d’être toujours présents.
Signé Dany Rousseau, directeur des communications pour Groupements forestiers Québec
Source : LE MONDE FORESTIER, février 2026, pp. 8-9
